N’écrivez jamais !

« Grossmann ! n’écrivez jamais » Ce conseil sous forme d’injonction me fut donné à l’aube de ma vie politique nationale. Il venait en guise de leçon, conclusion d’une trahison. Nous n’avions tous que vingt ans, j’avais envoyé une lettre à un de mes « amis » politique pour préparer une difficile assemblée générale où chaque voix allait compter. Je téléphonais beaucoup certes, mais j’écrivais aussi en toute innocence pour évoquer avec mes « amis » des convictions et une stratégie. En pleine séance houleuse mon correspondant, sur qui je comptais, sorti en guise d’arme fatale ma lettre lue à voix haute qui constituait dès lors contre moi un terrible argument à charge. Voilà donc une lettre rédigée sur ma table de travail, écrite sous le feu des pensées qui se déroulent dans la confiance fluide qu’inspire la papier parcouru par la plume et qui, exhibée devant un public éloigné du processus affectif de la correspondance, devient un instrument de trahison. La confidentialité brisée de l’écrit produit des effets obliques et bien étranges. Flaubert pensait-il qu’un jour sa correspondance serait livrée au public pour constituer ce chef d’œuvre de la littérature ? Ne serait-ce pas un chef d’œuvre de l’intimité violée, un emblème de l’intrusion dans la sphère secrète ?
****** Pour qui, dans quelles conditions faut-il écrire ? Les lettres tracées doivent elles refléter la pensée personnelle du scripteur ou au contraire faut-il instinctivement masquer ses pensées et n’être que dans l’artifice ? Chaque mot doit-il être pesé en songeant à tous les effets qu’il peut produire sur tous ses lecteurs si divers et si variés ? Bref faudrait-il être langue de bois bien lustrée ?
******* Je veux croire que dans la pénible anecdote de mes vingt ans ce qui prédominait c’était le milieu qui incitait à l’hypocrisie plutôt que le processus d’écriture. Le terrible milieu de la politique ! Mais qu’à vingt ans on se situe déjà dans la trahison révèle de bien intéressantes leçons sur le genre humain. Pas encore rodé aux contacts des politiciens, encore en fac ou sorti du lycée et déjà la duplicité chevillée au corps ! Mais cette particularité du genre humain n’est pas exclusive de la sphère politique. On rencontre des comportements indignes dans tous les milieux. La fameuse haine confraternelle n’est-elle pas propre aussi aux médecins, aux avocats, aux notaires ? Aux garagistes, aux assureurs, aux gérants de supermarchés, aux coiffeurs ? Aux enseignants peut-être aussi ? Aux clubs sportifs ? Bref à tous les milieux ou se côtoient des hommes et des femmes ? Le milieu de la politique n’est au fond qu’un précipité, un concentré… Les passions et les haines y sont exprimées de manière plus visible, plus rapide et plus forte qu’ailleurs car presque toujours publiques. J’ai une dilection particulière pour le classique « gardez moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge ! » remis au goût du jour « quand on a de tels amis, pas besoin d’avoir des ennemis » C’est donc « l’ami » qui serait en cause dans ma petite histoire plutôt que l’écrit lui même. Depuis j’ai transgressé la règle et n’écoutant que rarement le conseil de Jacques Baumel, j’ai beaucoup écrit. Le blog n’était pas encore à l’idée de gestation. Mais la question demeure : faut-il tout écrire au rythme de ce que l’on ressent ? Serait-ce la fonction du blog de livrer ses pensées, ou le blog est-il un subtil instrument de « propagande » comme on disait jadis, de communication comme on dit aujourd’hui ? La question est passionnante : le journal est intime par principe et sauf cas très exceptionnel il est destiné comme la correspondance a rester secret puis éventuellement partagé par quelques familiers, ou alors a être révélé posthume. Le blog pourrait-il être aujourd’hui un journal livré anthume? Lançons nous ! Faisons fi de ces débats et faisons le pari de l’authenticité !
******** Mais dès lors se pose une question. Quel intérêt de livrer ses pensées ? J’en vois un, sympathique, les mélanger à d’autres, ouvrir ce blog à des amis. J’en connais de passionnants et leurs points de vue, leurs analyses enrichiront la chose. Allons y ! Essayons pour voir…