Musée Alsacien : indignons nous !
Par Robert Grossmann le jeudi, 13 janvier 2011, 07:36 - Lien permanent
Au numéro 20 du
quai Saint-Nicolas se trouve un immeuble Renaissance rare et remarquable. Il
est à l’abandon depuis près de vingt ans, il est propriété de la ville.
Nous avions
fait restaurer la façade et demandé aux services de le consolider. Aujourd’hui
il est en très mauvais état et se trouve à nouveau menacé. Un mur longitudinal
se décolle du bâtiment, les encadrements de lucarne tombent dans la gouttière.
Nous avions
un vrai projet pour cet immeuble qui était bien engagé dès 2006. Il s’agissait
de l’extension du musée alsacien, deuxième musée le plus visité, dont nous
avions fêté en grandes pompes le centième anniversaire en 2007.
Ce musée est
une singularité en Alsace et en France. Ses collections exceptionnelles en font
un véritable joyau. Il a aussi une histoire unique qui mérite notre permanente
méditation.
Sa création était d’abord un manifeste résistant face à l’annexion allemande; une résistance culturelle et artistique face à ce qui allait bientôt prendre la forme du Kulturkampf bismarckien.
Les artisans de cette résistance , intellectuels et artistes de grande renommée, s’appelaient Charles Spindler, Léon et Ferdinand Dollinger, Pierre Bucher, Robert Forrer, Anselme Laugel. A leurs côtés, tout engagés dans leur art il y avait aussi Stosskopf, Blumer, Daubner, Hornecker, Lothaire von Seebach, Marzolff, Sattler.
Au début du XXe siècle, ils ont réinventé l’Alsace, lui forgeant son identité, son caractère et son âme.
Ils avaient aussi créé et fait vivre le groupe de Saint-Léonard, fondé la Revue Alsacienne Illustrée en 1898, avant de rêver ensemble, dès 1900, à un « musée ethnographique alsacien »…
Dès 1902, le projet commence à se concrétiser.
Initiative privée, c’est sous la forme d’une société à responsabilité limitée qu’il naît, dirigée par deux gérants : Léon Dollinger et Pierre Bucher.Des mécènes investissent, comme les Schlumberger, les Schutzenberger, Hartmann ou Steiner.
L’architecte Théo Berst restaure l’immeuble Renaissance du 23 quai Saint Nicolas et l’on commence à réunir les « objets se rattachant à l’art ou à la tradition populaires ». Ce sont autant de témoins du passé de l’Alsace rurale des XVIIIe et XIXe siècle que les fondateurs entendent transmettre aux « générations futures »…
Le 11 mai 1907, le Musée Alsacien est officiellement inauguré, avant qu’une grande fête populaire appelée la « kermesse alsacienne » ne marque les esprits de l’époque…
Le Musée vit, s’enrichit de nouvelles œuvres, agrandit ses collections et se développe.
En 1908, Pierre Bucher propose, par exemple, à la Société d’Histoire des Israélites d’Alsace et de Lorraine de créer, au sein du Musée, une salle destinée à recueillir une collection d’objets se rapportant à l’histoire, aux mœurs et au culte juif en Alsace…
Le Musée présente aujourd’hui des collections inestimables, qui témoignent d’un monde désormais disparu.L’Alsace des petites communautés juives villageoises que la deuxième guerre mondiale a anéantie.L’Alsace rurale et traditionnelle, celle des Fêtes Dieu et des processions, du dur labeur des paysans et des ouvriers,L’Alsace des croyances et des superstitions,L’Alsace des costumes où l’on peut deviner l’origine, le rang, la religion et même les convictions politiques de celle ou de celui qui le porte…
Denis Tillinac a titré l’un de ses plus beaux livres : Les Masques de l’éphémère…
On pourrait dire que c’est bien cela le Musée alsacien.
Il nous parle d’un monde disparu et nous montre une Alsace éternelle, à travers les masques alsaciens de l’éphémère…
Il est le plus important musée ethnographique régional de France, mais à nos yeux ce n’est pas cela qui a de l’importance.
Ce qui compte, c’est qu’il parle à notre cœur une langue que nous connaissons…
Fondé par des francophiles, dirigé par Pierre Bucher que les autorités allemandes déclarent en 1917 « traître à la patrie », il est fermé dès le mois d’août 1914, avant que la liquidation le menace en 1917.
On aurait pu assister alors, dix ans seulement après son ouverture, à la disparition du musée Alsacien et à l’éparpillement des dix mille objets que comptaient alors ses collections. C’est grâce à la Ville de Strasbourg, qui a fait de ce Musée privé un Musée municipal, qu’il a pu survivre à ces épreuves et nous parvenir intact aujourd’hui…
Les collections sont devenues importantes tant en quantité qu’en qualité. Un homme de grand talent, passionné par sa cause, Georges Klein, a beaucoup développé son musée et aujourd’hui Malou Schneider le dirige avec conviction depuis 1986.
Madame Schneider, qui est remarquablement compétente – son actuelle exposition sur l’Imagerie populaire de Wissembourg en témoigne - avait développé un indispensable projet d’extension du musée en le reliant par les cours internes à l’immeuble voisin du 20 quai saint Nicolas. Certes une difficulté restait à surmonter concernant le commerce qui se trouve entre les deux immeubles. Les négociations étaient engagées.
Mais surtout le financement global de l’opération était prévu et inscrit au contrat de plan Etat Région 2007-2013 pour un total de 12,600 millions d’euros. L’Etat, la Région et le Conseil général mettant chacun 2,520 millions soit un total de 7,560 millions sur les 12,6.
Ce projet semble aujourd’hui abandonné par la municipalité ce qui a un double effet ravageur.
Le premier, culturel, puisqu’il prive une nombreuse population d’alsaciens et de visiteurs de la découverte d’un patrimoine muséal important.
Le second, patrimonial, puisqu’il repousse aux calendes la restauration de ce joyau architectural et historique.
On a du mal à se convaincre que l’équipe Ries ne veut pas systématiquement défaire les projets de ses prédécesseurs…Les faits pourtant témoignent et puisque nous sommes dans notre « alsacianité », posons nous sincèrement la question : fallait-il éradiquer et déporter les têtes d’alsaciennes qui n’avaient fait de mal à personne et qui avaient été crées à l’occasion du centième anniversaire du musée alsacien en 2007 ?
Oui puisque c’est dans l’air du temps, indignons-nous !
Commentaires
Oui ! Et à l'instar de Stéphane Hessel, indignons-nous ! Comme vous le soulignez fort justement, on peut se poser des questions sur le devenir de notre mémoire alsacienne. Sans vouloir contribuer à la polémique des têtes d'alsaciennes mises en place pour le centenaire du Musée Alsacien, je pense qu'il est grand temps de penser à l'avenir de ce musée. Le départ à la retraite imminent de Malou Schneider pose un certain nombre de questions quant au devenir et à l'extension urgente de ce haut lieu de notre culture régionale dont la fréquentation n'a jamais baissé. Verrons-nous sa succession assurée par un conservateur pour qui ce musée ne sera qu'un "poste" ou bien pouvons-nous espérer le recrutement d'un conservateur imprégné d'une âme alsacienne et qui, au minimum, sache encore parler "wie de Schnawel em gewachse isch", ce qui est fort important lors de contacts avec le monde rural (et urbain) encore détenteur de trésors dignes d'être exposés pour la transmission de la mémoire de notre belle région. Pour l'extension tellement nécessaire (et ce, depuis de nombreuses années) du lieu, je crains qu'elle ne meure de sa belle mort, faute de crédits - la crise est passée par là - et de réelle volonté. Nous continuerons donc d'aller visiter les musées d'art populaire et ethnographiques dans d'autres villes et pays où l'on sait encore se souvenir d'un passé pas trop lointain et qui nous rappelle que l'homme sans racines n'est et ne restera qu'un "déraciné".
Dans les DNA d'aujourd'hui, un éminent historien conteste vigoureusement votre thèse d'un musée créé par des "résistants" francophiles.
Il apparaît donc que vous vous mélangeâtes les pinceaux avec le Kulturkampf.
Quant à rebaptiser "Lothaire" von Seebach, n'est-ce pas une pratique qu'on a justement reprochée à l'occupant allemand en une autre (noire) période ?
Quand vous rencontriez Lothar Späth, vous l'appeliez Lothaire ?
Vous nous enjoignez de nous indigner. On peut en effet être indigné devant la manipulation de l'histoire à des fins politiciennes.
J'ai suivi avec attention votre intervention lors du CM de hier. Félicitations car pour une fois vous êtes resté objectif en posant de vrais questions. Vous aurez remarqué que la réponse était tout aussi franche.
Les crédits de 12,5 ME réservé dans le cadre du contrat/projets Etat/région sont ramené à quelques 8 ME.
Le fait le plus remarquable est que la différence provient du fait du ponctionnement sur cette enveloppe de réserve pour d'autres musées tels que "Lalique" si cher à notre ex président du département, président de région et à présent ministre.
Encore une casserole me direz-vous car avec l'immeuble complètement inutile depuis plusieurs années, qui a été construit à grand frais pour le contribuable que nous sommes et qui est inutilisable pour sa vocation première. Vous aurez compris qu'il s'agit des archives départementales, soit disant trop humides (un comble) et qui représentent une vraie verrue dans le territoire urbain en plein développement.sur le secteur.
Je compte bien sur vous pour dire merci à votre ami politique qu'est Philippe Richter.
Par ailleurs, ne serait-il pas possible d'utiliser ce bâtiment pour une autre vocation (marché permanentt couvert, logement d'urgence pour sans abris,.....) ?