Au numéro 20 du quai Saint-Nicolas se trouve un immeuble Renaissance rare et remarquable. Il est à l’abandon depuis près de vingt ans, il est propriété de la ville.

Nous avions fait restaurer la façade et demandé aux services de le consolider. Aujourd’hui il est en très mauvais état et se trouve à nouveau menacé. Un mur longitudinal se décolle du bâtiment, les encadrements de lucarne tombent dans la gouttière.

Nous avions un vrai projet pour cet immeuble qui était bien engagé dès 2006. Il s’agissait de l’extension du musée alsacien, deuxième musée le plus visité, dont nous avions fêté en grandes pompes le centième anniversaire en 2007.

Ce musée est une singularité en Alsace et en France. Ses collections exceptionnelles en font un véritable joyau. Il a aussi une histoire unique qui mérite notre permanente méditation.

Sa création était d’abord un manifeste résistant face à lannexion allemande; une résistance culturelle et artistique face à ce qui allait bientôt prendre la forme du Kulturkampf bismarckien.

Les artisans de cette résistance , intellectuels et artistes de grande renommée, sappelaient Charles Spindler, Léon et Ferdinand Dollinger, Pierre Bucher, Robert Forrer, Anselme Laugel. A leurs côtés, tout engagés dans leur art il y avait aussi Stosskopf, Blumer, Daubner, Hornecker, Lothaire von Seebach, Marzolff, Sattler.

Au début du XXe siècle, ils ont réinventé lAlsace, lui forgeant son identité, son caractère et son âme.

Ils avaient aussi créé et fait vivre le groupe de Saint-Léonard, fondé la Revue Alsacienne Illustrée en 1898, avant de rêver ensemble, dès 1900, à un « musée ethnographique alsacien »

Dès 1902, le projet commence à se concrétiser.

Initiative privée, cest sous la forme dune société à responsabilité limitée quil naît, dirigée par deux gérants : Léon Dollinger et Pierre Bucher.Des mécènes investissent, comme les Schlumberger, les Schutzenberger, Hartmann ou Steiner.

Larchitecte Théo Berst restaure limmeuble Renaissance du 23 quai Saint Nicolas et lon commence à réunir les « objets se rattachant à lart ou à la tradition populaires ». Ce sont autant de témoins du passé de lAlsace rurale des XVIIIe et XIXe siècle que les fondateurs entendent transmettre aux « générations futures »

Le 11 mai 1907, le Musée Alsacien est officiellement inauguré, avant quune grande fête populaire appelée la « kermesse alsacienne » ne marque les esprits de lépoque

Le Musée vit, senrichit de nouvelles œuvres, agrandit ses collections et se développe.

En 1908, Pierre Bucher propose, par exemple, à la Société dHistoire des Israélites dAlsace et de Lorraine de créer, au sein du Musée, une salle destinée à recueillir une collection dobjets se rapportant à lhistoire, aux mœurs et au culte juif en Alsace

Le Musée présente aujourd’hui des collections inestimables, qui témoignent dun monde désormais disparu.LAlsace des petites communautés juives villageoises que la deuxième guerre mondiale a anéantie.LAlsace rurale et traditionnelle, celle des Fêtes Dieu et des processions, du dur labeur des paysans et des ouvriers,LAlsace des croyances et des superstitions,LAlsace des costumes où lon peut deviner lorigine, le rang, la religion et même les convictions politiques de celle ou de celui qui le porte

Denis Tillinac a titré lun de ses plus beaux livres : Les Masques de léphémère

On pourrait dire que cest bien cela le Musée alsacien.

Il nous parle dun monde disparu et nous montre une Alsace éternelle, à travers les masques alsaciens de léphémère

Il est le plus important musée ethnographique régional de France, mais à nos yeux ce nest pas cela qui a de limportance.

Ce qui compte, cest quil parle à notre cœur une langue que nous connaissons

Fondé par des francophiles, dirigé par Pierre Bucher que les autorités allemandes déclarent en 1917 « traître à la patrie », il est fermé dès le mois daoût 1914, avant que la liquidation le menace en 1917.

On aurait pu assister alors, dix ans seulement après son ouverture, à la disparition du musée Alsacien et à léparpillement des dix mille objets que comptaient alors ses collections. Cest grâce à la Ville de Strasbourg, qui a fait de ce Musée privé un Musée municipal, quil a pu survivre à ces épreuves et nous parvenir intact aujourdhui

Les collections sont devenues importantes tant en quantité qu’en qualité. Un homme de grand talent, passionné par sa cause, Georges Klein, a beaucoup développé son musée et aujourd’hui Malou Schneider le dirige avec conviction depuis 1986.

Madame Schneider, qui est remarquablement compétente – son actuelle exposition sur l’Imagerie populaire de Wissembourg en témoigne - avait développé un indispensable projet d’extension du musée en le reliant par les cours internes à l’immeuble voisin du 20 quai saint Nicolas. Certes une difficulté restait à surmonter concernant le commerce qui se trouve entre les deux immeubles. Les négociations étaient engagées.

Mais surtout le financement global de l’opération était prévu et inscrit au contrat de plan Etat Région 2007-2013 pour un total de 12,600 millions d’euros. L’Etat, la Région et le Conseil général mettant chacun 2,520 millions soit un total de 7,560 millions sur les 12,6.

Ce projet semble aujourd’hui abandonné par la municipalité ce qui a un double effet ravageur.

Le premier, culturel, puisqu’il prive une nombreuse population d’alsaciens et de visiteurs de la découverte d’un patrimoine muséal important.

Le second, patrimonial, puisqu’il repousse aux calendes la restauration de ce joyau architectural et historique.

On a du mal à se convaincre que l’équipe Ries ne veut pas systématiquement défaire les projets de ses prédécesseurs…Les faits pourtant témoignent et puisque nous sommes dans notre « alsacianité », posons nous sincèrement la question : fallait-il éradiquer et déporter les têtes d’alsaciennes qui n’avaient fait de mal à personne et qui avaient été crées à l’occasion du centième anniversaire du musée alsacien en 2007 ?

Oui puisque c’est dans l’air du temps, indignons-nous !