C’est pour moi un grand honneur de vous accueillir aujourd’hui, à l’Hôtel de Ville de Strasbourg, afin de rendre hommage à la mémoire de Marcel Weinum.

Je voudrais exprimer toute ma gratitude à ses cinq compagnons de la Main Noire qui nous accorde aujourd’hui l’immense privilège d’être parmi nous : je voudrais en mon nom et en celui de notre maire, Fabienne Keller, saluer et remercier Jean-Jacques Bastian, Lucien Entzmann, René Kleinmann, Jean Kuntz et Jean Voirol.

Certains d’entre vous, Messieurs, habitez Strasbourg ou Brumath. D’autres nous viennent de plus loin, de Montpellier et de Nyons. Mais chacun d’entre vous témoigne d’une indéfectible fidélité à Strasbourg. Et notre ville aujourd’hui tient à vous dire quelle place vous occupez dans son histoire comme dans son cœur…

Je voudrais également saluer Gérard Pfister, directeur des éditions Arfuyen, et le remercier pour ce qu’il fait. Depuis deux ans, nous avons pris l’heureuse habitude de nous retrouver ici-même pour les Rencontres européennes de littérature qu’il organise.

Mais l’événement qui nous rassemble ce soir est d’une toute autre nature. En éditant ce livre consacré à Marcel Weinum et à la Main Noire, il vient combler une étonnante lacune dans l’édition française qui ne connaissait jusqu’alors aucun ouvrage entièrement consacré à cet épisode si tragique de notre histoire.

Il nous permet également de nous retrouver tous ensemble aujourd’hui, pour accomplir l’un des plus beaux actes publics qui soient : faire mémoire d’un homme, Marcel Weinum, dont le sacrifice a un sens éminent, puisqu’il nous permet de vivre libre dans une Europe en paix…

Depuis avril 1942, son histoire et celle de la Main Noire ont subi les affronts du temps, celui qui efface le nom des hommes de la mémoire de ceux qui les suivent, et recouvre d’un voile opaque les événements et les destins.

Et puisqu’il s’agit de Marcel Weinum qui ne fut pas seulement un « résistant chrétien », mais qui est entré en résistance parce qu’il était chrétien, c’est la phrase de saint Paul qui me vient à l’esprit : « Malheur à moi si je ne rends pas témoignage. »

C’est bien notre rôle de rendre témoignage aujourd’hui comme demain lorsque nous poserons une plaque devant le collège Saint Etienne, pour rappeler aux yeux du passant cette histoire-là.

C’est la tâche que nous nous assignons, de soustraire à l’inéluctable emprise de l’oubli celui que ses bourreaux ont assassiné.

C’est notre devoir, un devoir moral, un devoir tout simplement humain, de donner à nouveau la parole à celui qu’on a fait taire et d’écouter, par-delà les années et la mort, ce qu’il voulait nous dire.

Ce que Marcel Weinum nous dit, le message qu’il nous adresse, nous est superbement transmis aujourd’hui par ce livre qui lui est consacré. Ce sont des actions de sabotage, des enfants de chœur prenant les armes, des croix de Lorraine dessinées furtivement sur les murs, des tracts éparpillés dans la rue et appelant les Alsaciens à se lever pour le combat de la liberté.

L’une des grandes figures de Port Royal, le grand Arnaud, écrivait : « Etre libre, c’est être abandonné de Dieu. Aimer Dieu, c’est aimer sa dépendance. » Chez Marcel Weinum, chez ceux de la Main Noire, une toute autre philosophie politique, une toute autre théologie prévalent : comme chez Péguy, l’amour de la liberté et l’amour de la France sont indissociablement liés à l’amour divin.

Plusieurs fois, dans ses lettres, Marcel Weinum revient sur son action et sur sa foi : « Ce que j’ai fait, écrit-il, l’a été pour ma chère patrie, la France. » Il ajoute : « C’est pour la religion aussi que j’ai combattu. »

Ce que Marcel Weinum nous dit également et qui a pour nous beaucoup de sens, c’est ce qu’il écrit dans les lettres qu’il adresse clandestinement à ses parents depuis sa prison.

Il a un courage, une foi, une espérance, qui non seulement forcent l’admiration mais s’approchent de ce que l’Eglise appelle la sainteté…

Cet adolescent, que la guerre a déjà transformé en homme et qui attend, dans sa cellule, l’heure de son exécution, a le regard tourné vers les autres, dans un élan spirituel qui nous bouleverse plus que tout…

Et pourtant. Pourtant, peut-on avoir idée de ce que cela représente, mourir à dix-huit ans ? Peut-on avoir idée du courage et de la force qu’il faut pour savoir que la mort approche et qu’elle est inéluctable ?

Marcel Weinum ne se contente pas de nous appeler à combattre pour la liberté, à entretenir vaillante la flamme de la résistance. Il nous donne une exemplaire leçon de vie. Une leçon de courage et de lucidité. Et ses quelques lettres, écrites face à la mort imminente, valent bien davantage que de volumineux essais de philosophie.

Voilà qu’ici le destin de Marcel Weinum rejoint celui d’un de ses contemporains strasbourgeois, Marc Bloch. Dans L’Etrange défaite, un texte écrit aux heures les plus sombres de notre histoire, l’historien-résistant écrit que la France a été trahie par ses clercs et ses élites. C’est ainsi que va l’histoire de France.

Mais il se trouve toujours, lorsque le pays est au bord du gouffre, lorsque tout indique qu’il va disparaître, des hommes du peuple qui se lèvent et continuent le combat.

Marcel Weinum et ceux de la Main Noire portent en eux cette histoire-là. Ils ne sont pas l’élite éclairée du pays. Tous sont fils d’ouvriers. Tous sont catholiques ou presque. C’est par leur volonté et par leur foi qu’ils participent à ce miracle si souvent répété au cours de notre histoire nationale : sauver la France du déshonneur et du déclin. Qu’on lise les actes du procès de Jeanne d’Arc ou de Marcel Weinum, quelque chose d’indéfinissable se poursuit, un élan spirituel, une simplicité, une foi en Dieu et en la France.

Marcel Weinum l’a payé de sa vie. Ceux de ses compagnons de la Main Noire qui ont survécu ont dû verser le plus insupportable des tributs : celui d’être incorporé de force à l’armée allemande et de devoir revêtir l’uniforme exécré, envoyé comme Jean-Jacques Bastian sur le front russe.

Je voudrais aujourd’hui formuler le vœu que ce livre permette à beaucoup de nos concitoyens de mieux comprendre l’histoire de l’Alsace et tout particulièrement la tragédie qu’a été l’incorporation de force.

Souvent, nous avons le sentiment que la France, celle de l’Intérieur, ne parvient pas à comprendre l’Alsace et ses drames. Beaucoup de temps s’est écoulé depuis le procès de Bordeaux, mais toujours subsiste dans certains esprits l’incompréhension.

Et pourtant, le destin singulier de Marcel Weinum et de la Main Noire nous apprend combien ici, en Alsace, nous aimons la France au point de passer outre tous nos désappointements et nos déceptions pour la rêver avec le général de Gaulle « telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et exceptionnelle ».

Le destin de Marcel Weinum nous apprend aussi le prix de la paix et de la liberté en Europe…

Aujourd’hui, en mon nom et en celui de notre maire Fabienne Keller, c’est Strasbourg toute entière qui s’incline devant la mémoire de Marcel Weinum.

 

 

Texte de la plaque qui sera apposée au collège Saint Etienne:

En septembre 1940

à l’initiative d’élèves de la maîtrise de la Cathédrale

25 garçons de 14 à 16 ans

ont créé ici l’un des premiers réseaux de résistance en Alsace

LA MAIN NOIRE

Arrêté par la Gestapo avec ses camarades,

leur chef, Marcel Weinum, a été condamné à mort

et décapité le 14 avril 1942. Il avait 18 ans.

 

« Si je dois mourir, je meurs avec un cœur pur. »

M.W.